INTERVIEW… Dawit Bekele, Directeur régional Afrique-Internet society (Isoc) : « Il faut une synergie d’actions entre les Etats, à travers des lois, les citoyens et la société civile pour une protection efficiente des données personnelles et la cybersécurité »

Du 29 avril au 11 mai 2018, Dakar a abrité le Sommet africain de l’Internet. AU moment où il prend fin aujourd’hui, le directeur régional d’Internet society (Isoc), organisateur de ce grand évènement, nous accordé un entretien, dans lequel il revient sur les grands moments et la grande question de l’heure : les problématiques de la protection des données personnelles et la cybersécurité par les Etats africains, au lendemain du scandale Cambridge Analytica-Facebook.

Quels ont été les grands moments de ce Sommet, comparé aux précédents ?

Ce sommet est arrivé à un moment important pour l’internet en Afrique. D’un côté, nous constatons que l’accès à internet progresse très vite sur le continent. Au moins un tiers d’Africains y ont accès. Même s’il reste encore à connecter un grand nombre de populations africaines, nous sommes conscients que le décalage avec le reste du monde se rétrécira dans les années à venir. Ce qui est très important pour que cela puisse profiter au développement économique du continent.
D’un autre côté, nous sommes à un moment où nous faisons face à des défis tels que la problématique de la protection des données personnelles et la cybersécurité. Ces questions sont aujourd’hui tellement importantes, et préoccupent les utilisateurs d’Internet et les pouvoirs publics. L’importance de ce sommet se mesure donc à l’aune de ces deux problématiques. Nous devons continuer à travailler pour l’accès pour plus d’Africains à internet, et faire en sorte qu’ils aient confiance dans ce médium.

Vous avez évoqué la protection des données personnelles et la cybersécurité. Au lendemain de l’immense scandale Cambridge Analytica-Facebook, quelles sont les mesures qu’Isoc a prises ou est en train de prendre pour que les utilisateurs continuent à avoir cette confiance dont vous parlez ?

Nous n’avons pas attendu l’éclatement de ce scandale pour s’attaquer à ces problèmes. Cela fait des années que nous travaillons à trouver des solutions. Sur ces points, Isoc a élaboré avec l’Union africaine un Guide pour la protection des données personnelles (Ndlr : Personal data protection guidelines for Africa, disponible en anglais) pour aider les Etats à prendre les meilleures mesures pour protéger leurs populations. Il n’existe pas de baguette magique, et Isoc n’est pas là pour donner des directives aux Etats africains. Il y a un travail de qui a débuté. Le chemin est long. Il ne s’agit pas de dire : arrêtez de partager vos données. Au contraire, nous pensons qu’il faut les partager, parce qu’aujourd’hui beaucoup de biens et services sont digitalisés. Je peux donner l’exemple d’un compte bancaire pour lequel le titulaire dispose de ses données au même titre que sa banque.
Ce que nous voulons, c’est que ces données soient utilisées de manière transparente pour le client, par les organismes compétents.
Nous voulons également qu’il y ait des lois qui nous protègent en tant que citoyens, parce que tous les utilisateurs d’internet ne sont pas conscients des risques qu’il peut renfermer. Tous ne savent pas comment protéger leurs données. Nous pensons qu’il faille des lois, des législations, des organes qui contrôlent l’internet et s’assurent que tout se passe bien. L’internaute ne peut pas le faire tout le temps par lui-même.
Il faut donc que les pouvoirs publics à travers des lois, les citoyens et la société civile, tous ensemble s’y mettent pour la protection des données personnelles et la la cybersécurité, pour rétablir la confiance dans l’internet. Chacun de nous a une responsabilité, même si on ne peut pas tout contrôler.

Les données personnelles des populations sont souvent collectées et utilisées à leur insu, comme dans le cas du scandale Cambridge Analytica-Facebook. Dans cette perspective, la responsabilité première de la protection de ces données n’incombe-t-il pas à l’Etat ?

Je pense que chacun a un rôle à jouer, comme je l’ai dit tantôt. Bien sûr, l’Etat a la responsabilité, le devoir de nous protéger en tant que citoyens. Certains Etats ont pris les devants. C’est le cas, par exemple, du Sénégal avec la Commission de protection des données personnelles (Cdp).
Mais l’Etat seul ne peut veiller à la protection des données, car le problème est complexe. Vous avez vu que même les pays les plus avancés dans le domaine des technologies ne parviennent pas à endiguer tous les risques qui menacent la protection des données personnelles. Les parlementaires, trop souvent, ne sont pas des experts en la matière. Nous l’avons vu aux Etats-Unis, lors de l’audition de Mark Zuckerberg (patron de Facebook, Ndlr) devant le Congrès américain. Par contre, la communauté technique internet maitrise mieux les spécificités de ce problème. La société civile un peu moins. Maintenant tous ces acteurs doivent travailler en synergie pour trouver les solutions les meilleures pour la protection des données personnelles des citoyens.
Maintenant, il faut faire attention à ne pas entraver les droits des internautes au nom d’une soi-disant protection des données personnelles. Il faut veiller à protéger les citoyens tout en respectant leurs droits. Je pense, par exemple, à la liberté d’expression. Comment concilier ce droit avec le respect de l’anonymat, de la protection des sources, si je prends le cas du journalisme. Vous voyez ce genre de dilemme… Tout cela doit être pris en compte, et éviter de voir le problème d’un seul point de vue.

D’après le Réseau africain des autorités de protection des données à caractère personnel (Rapdp), seuls dix pays disposent d’une réglementation ou d’une autorité en charge de la protection des données à caractère personnel. Que fait Isoc pour accompagner les autres pays vulnérables dans la protection des données de leurs populations ?

Le bureau régional Afrique d’Internet society travaille avec l’Union africaine dans ce sens. Nous sommes une organisation non gouvernementale et notre collaboration est fructueuse. Les ministres africains en charge des questions de l’internet ont d’ailleurs été demandeurs du guide que nous avons élaboré. Il est disponible en version imprimée et en ligne sur le site de l’Isoc. Donc ce guide est quelque part une réponse à leurs préoccupations. Je suis assez confiant qu’il y aura beaucoup de pays qui s’en serviront. Ce document aidera les Etats africains qui n’ont pas encore de législations ou qui ont déjà une entité de contrôle à mieux cerner la problématique de la protection des données privées de leurs populations et ainsi trouver les meilleurs moyens de le faire.

Le Sommet africain de l’Internet prend fin aujourd’hui, 11 mai 2018, avez-vous atteint le résultat attendu à son ouverture, le 29 avril 2018 ?

Le Sommet africain de l’Internet n’est pas comme celui de chefs d’Etat, où l’on discute sur un point donné. Je dirai donc qu’il y a eu plusieurs résultats obtenus, puisque le Sommet africain de l’Internet est constitué d’une série de réunions très variées. Il y a eu, par exemple, les réseaux de recherche et d’éducation qui se sont réunis et ont discuté de leurs problèmes spécifiques. Il y aura des recommandations qui seront faites. Les femmes et les Tic a été un moment fort du Sommet de Dakar ; bref, je peux dire que ce sont des sommets dans le sommet, puisque chaque groupe d’intérêt, si j’ose dire, a discuté de ces problèmes et fournira des recommandations qui seront utilisées toute l’année pour améliorer l’internet en Afrique, mais également dans le monde.

Entretien réalisé par Amadou BA

Related posts

Leave a Comment