INTERVIEW…Jean-Louis Traoré, président Innogence consulting : «L’existence de plateformes de crowdfunding pourra hâter la mise en place du cadre règlementaire »

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En marge du Forum du crowdfunfing en Afrique, organisé à Dakar, le 15 novembre 2018, dans le sillage de la Semaine mondiale de l’entreprenariat, Jean-Louis Traoré, spécialiste en intelligence économique, innovation et métiers de marché dresse dans cet entretien un état des lieux sur les Fintechs et les modèles alternatifs de financement des startups et PME, notamment crowdfunding*, en Afrique de l’Ouest.  

Comment développer le crowdfunding, en Afrqiue de l’Ouest, en l’absence d’un cadre réglementaire ?

Il y a eu une question d’une personne lors du panel qui a demandé : « est-ce qu’on n’est pas en train de mettre la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire pourquoi est ce qu’on n’attend pas un cadre réglementaire avant de pouvoir lancer des plateformes de crowdfunding ? »

En réalité, si on reste dans cette mentalité-là, je pense qu’il n’y aura pas d’innovation. L’idée derrière le fait qu’il existe des plateformes qui permettent le crowdfunding avant même la législation, c’est qu’il pourrait finalement inciter les pouvoirs publics à se hâter de mettre en place un cadre réglementaire.

Celui-ci est nécessaire pour exploiter au maximum le potentiel du crowdfunding. Il s’agira donc de faciliter, d’assouplir les mécanismes pour l’arrivée de nouveaux acteurs, l’accès aux financements, comment davantage développer des incubateurs et mieux accompagner les entrepreneurs, etc.

Justement le crowdfunding constitue un moyen d’accompagnement et de soutien des startups et PME. Pour autant, celles-ci souffrent toujours d’un accès au financement.

Je rencontre beaucoup d’entrepreneurs qui se plaignent de ne pas pouvoir lever des fonds, mais une deuxième question se pose :  A quoi servira cet argent, une fois reçu ? Et on se rend compte que l’utilisation de cet argent même pour les entrepreneurs n’est pas encore maitrisée. Il y a tout un tas de choses qui sont importantes à prendre en compte pour pouvoir assurer le succès d’une startup ou d’une entreprise de quelque nature que ce soit. Il est important de maitriser son marché, de savoir ce qui se fait ailleurs, et de savoir, par exemple, pour un entrepreneur qui est en Afrique de l’Ouest, si la solution qu’il est en train de lancer l’a déjà été sur d’autres marchés, avec quel succès, qu’en sera-t-il sur le plan local. L’écosystème numérique est un milieu concurrentiel. Et on voit aujourd’hui que des opérateurs télécoms investissent le secteur bancaire, des acteurs de l’électronique qui se lancent dans plein de verticales complètement différentes de leur trajectoire initiale. Cette concurrence, quoique exacerbée, est importante. Donc, l’entrepreneur, aujourd’hui, doit faire en sorte que sa proposition de valeurs épouse les contours d’un marché, d’une demande réelle.

Il faut par ailleurs se féliciter des initiatives et du bouillonnement dans le secteur des Fintechs et des solutions d’accompagnement des startups qui existent déjà. J’ajouterai seulement que l’Etat a aussi un rôle a jouer dans la mise en place de tout un process et de procédures qui vont justement faciliter l’arrivée de nouvelles innovations.

Quand vous parlez de la concurrence, est-ce à dire que les Fintechs doivent rivaliser avec les banques et institutions financières classiques ou plutôt travailler en collaboration ?

Les acteurs, de part et d’autre, ne doivent pas se voir systématiquement comme des concurrents. Banques comme Fintechs, chacune finalement suit son ressenti. Au-delà du contexte africain, si je prends l’exemple du marché européen, par exemple, on observe beaucoup de convergences.

Il y a des de synergies qui doivent être crées. Même dans un même secteur, un agrégateur ou une solution commune peut être trouvée. Une startup peut développer des applis intéressantes à destination des acteurs bancaires, de façon a ce que le système de la banque soit un peu plus flexible. C’est le cas de ce qu’on appelle le core banking system (ou système bancaire de base est un logiciel utilisé pour prendre en charge les transactions les plus courantes d’un établissement bancaire, ndlr)

En fin de compte, l’idée c’est de voir comment une startup ou un grand groupe, un chercheur peuvent travailler sur les problématiques communes, pour développer des plateformes de pleine innovation. Certes ces acteurs font partie d’un même secteur, mais souvent elles n’adressent pas les mêmes populations. C’est à dire jusqu’à présent une banque cible quand même une population un peu aisée tandis que qu’un opérateur télécoms, avec un portefeuille de mobile money, adresse une population même à faible revenu. Nous sommes ainsi dans un environnement qui se complète. Donc l’idée c’est vraiment de chercher à créer des synergies plutôt qu’a bloquer le système parce que justement on aurait peur de la concurrence.

Concernant les levées de fonds et la valorisation des Fntechs, l’Afrique est à la traîne »

 Quel est aujourd’hui l’état des lieux des Fintechs en Afrique ?

Si je me place dans un cadre global des levées de fonds et des valorisations des Fintechs, l’Afrique représente encore très très peu. Mais sur le continent, il existe des initiatives intéressantes et très appréciées dans le paiement, le transfert d’argent et le lending (crédit, ndlr). Aujourd’hui, le segment des prêts est plus représenté en terme de nombres d’acteurs. Dans la zone Afrique de l’Ouest, l’on est encore dans le secteur du mobile money.

Aujourd’hui, les Fintechs les plus représentées sont celles qui proposent différents wallets et solutions de mobile money pour permettre, par exemple, a un marchand d’opérer facilement des transactions financières via les opérateurs de téléphonie mobile. Différents acteurs développent des solutions et des agrégateurs qui permettent à la fois de faciliter le paiement physique mais également le paiement en ligne. Donc, schématiquement, voilà ce qu’on observe en termes de Fintechs dans la zone Afrique de l’Ouest. Dans la zone Afrique de l’Est et Afrique australe, les Fintechs s’inscrivent déjà dans une ère post-mobile money.

On constate que l’Afrique francophone a un grand gap à combler par rapport à l’Afrique anglophone. Quelles peuvent être les solutions pour rattraper ce retard et, pourquoi pas, le dépasser ?

Quand on observe par exemple la carte de la pénétration du mobile money, on voit que la tendance est en train d’être inversée. L’Afrique de l’Ouest ou francophone tente de rattraper son retard.

D’une façon générale, il y a plusieurs choses qui expliquent le succès des solutions innovantes ou la pénétration importante des Fintechs sur un marché. Par ailleurs, il n’y a pas que le mobile money dans cet écosystème. Les acteurs devraient également penser à faciliter la venue de nouvelles innovations. C’est notamment le cas du crowdfunding, qui constitue le thème de la conférence d’aujourd’hui (L’innovation financière au service du développement, ndlr), organisé dans le cadre du forum du crowdfunding en Afrique (Dakar, le 15 novembre 2018).

Entretien réalisé par Amadou BA

*Le financement participatif, crowdfunding en anglais, est une expression décrivant tous les outils et méthodes de transactions financières qui font appel à un grand nombre de personnes afin de financer un projet. Le financement participatif comprend différents secteurs tels que le don (donation crowdfunding), la récompense (ou don avec contrepartie), le prêt (aussi appelé credit crowdfunding, crowdlending,  peer-to-peer lending ou prêt participatif) et le capital-investissement (equity).

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